Logo
Imprimer cette page

Jorge Luis Borges : l’éblouissement poétique dans la cécité

Peut-on avoir l’Or des tigres, le recueil de poésie de l’écrivain argentin, sans se poser la question toute borgésienne de savoir si celui-ci aurait existé sans qu’il ait perdu la vue? Tout se passe comme si l’éblouissement poétique n’aurait pas eu lieu sans cette entrée de l’écrivain dans la nuit de la cécité.

 

Jorge Luis Borges est célèbre pour ses contes et nouvelles qui explorent le fantastique avec une grande érudition. On connaît ses Fictions avec des nouvelles comme La Bibliothèque de l’écrivain argentin, textes où l’étrange, le temps et l’identité sont traités de manière paradoxale tout en se nourrissant de concepts philosophiques ou littéraires détournés.

Etiemble dira dans Les Temps modernes qu’après avoir lu Borges, tout écrivain a le choix entre deux solutions : revoir totalement son rapport à la littérature ou renoncer à l’écriture. Manuel Mujoca Lainez aussi écrira un quatrain pour abonder dans le même sens qu’il intitulera A un jeune poète : Il est inutile que tu caresses/L’idée de progrès/Car même si tu écrivais des pages sans fin/Borges les aurait écrites avant toi.

Il est l’exemple du lecteur écrivain ; toute sa vie sera consacrée à la lecture. Il naît en 1899 dans une famille aisée et ouverte à l’art. Enfant, il découvre la littérature dans la bibliothèque de son père et se mue en rat de bibliothèque cosmopolite.

Mais à dix ans, il contracte une cataracte grave qui lui donne une forte myopie et l’empêche de lire. Après plusieurs opérations, il retrouve une vue un peu normale mais on lui impose de ne jamais lire avec la lumière en face.

Un conseil qu’il oubliera dans un avion où, plongé dans un livre passionnant pendant une journée avec la lumière du hublot dans les yeux, celle-ci lui brûlera les yeux et il sera définitivement aveugle à partir de 1955. Quel double malheur pour un lecteur et un écrivain que de perdre la vue ! Borges est aussi devenu le directeur de la Bibliothèque nationale de Buenos Aires.

C’est à ce moment qu’il se souvient que, jeune, il écrivit de la poésie et que, malgré la cécité, il pourrait en écrire ou pour être plus juste, il pourrait dicter ses vers à sa mère Leonor Acevedo qui se chargera de les transcrire. Elle sera sa main.

Un sonnet peut être composé dans la tête et rendu par la mémoire, ce qui est difficile, voire impossible, avec un texte de prose. Borges reprend dans sa poésie ses thèmes de prédilection mais il gagne plus en concision. Ne disait-il pas que le jeune écrivain est baroque et que l’âge venant il gagnait en simplicité ?

Par ailleurs, le poète aveugle le plus célèbre depuis Homère-un autre aveugle de la littérature- nous apprend des choses surprenantes qui déstabilisent nos certitudes et notre conception de la cécité. On croit souvent que la cécité est synonyme de noir. Par contre, Borges nous dit qu’elle est essentiellement l’absence du noir.

En effet, il confie dans un documentaire de José Maria Berzosa réalisé en 1969 que l’aveugle voit des couleurs et que le titre de son recueil vient de là : « Mon univers de couleurs est pauvre, mais il me reste la couleur jaune, et c’est pour cela que j’ai intitulé l’un de mes livres L’Or des tigres, en me référant précisément à cette couleur qui fut la première à attirer mon attention : l’or des tigres de Palermo, devenu la dernière couleur que je puisse voir, la couleur jaune….

Je crois que le jaune, qui est la couleur de l’aurore, est aussi celle du soleil couchant. On pense toujours au couchant comme à de l’or, c’est-à-dire à la couleur jaune, de sorte que cette couleur qui est ma préférée est celle de ma vie, celle du commencement et de la fin. Je suis content de ne pas avoir perdu le jaune, mais j’éprouve aujourd’hui la nostalgie du noir. »

D’autre part, il évoquait le bleu et le blanc qui traversaient sa rétine et regrettait d’avoir perdu le noir dans lequel il aimait à rester pour méditer !

Ainsi, tout lecteur d’un certain âge dont la vue, naturellement, baisse et qui tombe sur L’Or du tigre doit songer à cet aveugle, visage de sphinx de Gizeh assis dans sa bibliothèque, entouré de livres mais incapable de les lire et de ressentir l’effroi de perdre la vue. Mais il doit espérer que lorsque le voile de la cécité fermera ses yeux, une voix amie pourrait rompre la solitude en lisant un livre.

Saïdou Alcény BARRY

 

Ajouter un Commentaire

Recopiez le code dans la cage au bas du formulaire avant d'enregistrer votre message. Merci!

Code de sécurité
Rafraîchir

© 2011-2014 - Observateur Paalga - Tous droits réservés I Conception: CVP Sarl.