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Jean d’Ormesson : Mort d’un… immortel

L’immortel Jean d’Ormesson L’immortel Jean d’Ormesson

C’était, à n’en pas douter, l’un des académiciens préférés des Français. Beaucoup aimaient cet intellectuel fécond, polémiste à ses heures perdues et avec toujours cette étincelle de malice dans le regard et ce mystérieux rictus au coin des lèvres.

 

« Rock star des lettres françaises », « Ecrivain du bonheur », « prince des Lettres », les qualificatifs et métaphores ne manquaient pas pour célébrer les talents intellectuels de celui qui fut le benjamin de l’Académie française à son entrée en 1973.

Mais combien sont-ils en Afrique à connaître Jean d’Ormesson ?

Pas grand monde, si ce n’est le cercle des intellectuels, particulièrement  d’une certaine génération.

L’académicien de 92 ans s’est éteint dans la nuit du lundi 4 au mardi 5 décembre 2017, à Neuilly-sur-Seine, parti « sans avoir tout dit », comme il le disait lui-même.

Comme ça donc, l’immortel (1) pouvait, lui aussi, mourir !

« Mourir » est un bien grand mot pour des monuments intellectuels comme lui puisque avec un tel héritage qu’il lègue à la postérité, il vivra éternellement dans la mémoire collective.

En effet, au total, ce n’est pas moins d’une quarantaine d’ouvrages, tous genres confondus, allant de la littérature à la politique, de l’histoire à la politique, de la philosophie à la sociologie, qu’il laisse.

Dans les salles de rédaction, on n’oubliera pas que celui qui est entré sous la Coupole en occupant le fauteuil de Jules Romains fut journaliste et, à ce titre, a dirigé le « Figaro » dans les années 70.

Celui qui a reçu l’habit vert et l’épée, attributs des académiciens, à seulement 48 ans, aura été un anticonformiste, un iconoclaste, un personnage un peu en avance sur son temps, puisqu’il fut un des ardents défenseurs de l’entrée de  Marguerite Yourcenar dans ce cénacle jadis réservé aux hommes.

Ironie de l’histoire s’il en est, voilà qu’aujourd’hui, c’est une femme, Hélène Carrère d’Encausse,  qui occupe le prestigieux poste de secrétaire perpétuel de la vénérable institution fondée par le cardinal Richelieu en 1634.

Et que dire de sa position en faveur de l’admission d’Aragon à l’Académie alors que ce dernier était victime d’une stigmatisation généralisée du fait de son homosexualité et de ses convictions communistes ? Révolutionnaire !

Depuis quelques années, à l’heure où le monde entier est sens dessus dessous du fait du terrorisme et de la difficile cohabitation entre le monde judéo-chrétien et celui arabo-musulman, Jean d’O., comme on l’appelait affectueusement, a prêché dans le désert jusqu’à sa mort pour l’entrée d’un écrivain musulman de langue française dans la « compagnie ».   C’est que pour lui, la langue française est une patrie qui a eu d’illustres fils étrangers comme Senghor, Simenon et Ionesco, pour ne citer que ceux-là.

Dans une de ses dernières œuvres, « Guides pour les égarés », éditions Gallimard,   celui dont on disait qu’il avait les yeux de Michèle Morgan et le nez de Raymond Aaron avait résumé sa pensée sur tout : le temps, l’espace, la lumière, la liberté, le plaisir… et bien sûr sur le mal, la vie et Dieu.

Sur le mal, il disait : « Le problème du mal est un des plus classiques et des plus ardus de toute théologie et de toute métaphysique. »

Au sujet de la vie il écrivait : « Vivre n’est rien d’autre que mourir dans un avenir plus ou moins proche et toujours imprévisible. »

Enfin à propos de Dieu, voici sa pensée : « Je crois à une transcendance que nous avons le droit et l’habitude d’appeler Dieu et qui donne enfin un sens à l’universel et à notre vie. »   

Mais ce qu’on sait moins de lui, même en Afrique, « c’est que, confessait-il un jour dans une interview, j'ai une grande affection pour le continent africain. Carthage, la vallée du Nil, Kairouan, les manuscrits de Tombouctou m'ont intrigué et fait rêver. Claude Lévi-Strauss et d'autres m'ont souvent parlé de l'originalité profonde de certains royaumes africains comme l'Empire Songhaï, le Royaume de Sokoto, les Massaïs, les peuples de l'Afrique des Grands Lacs, le Ghana ou les Touaregs. Je me suis beaucoup intéressé à la grande école d'art africain d'Ife au Nigeria : une des civilisations les plus originales d'Afrique noire. Je crois que c'est en renouant avec ses spécificités profondes que l'Afrique ‘’avancera’’ vers une modernité qui n'est peut-être pas la nôtre. Il est même souhaitable qu'elle soit radicalement différente. Construire des villes, commercer, prendre part à la mondialisation en marche n'est que l'écume des choses. Une civilisation se mesure aussi à sa cohésion et à la vision originale du monde». Déclaration faite dans « L’Observateur du Maroc et d’Afrique » en février 2015.

Pour tout dire, Jean comte d’Ormesson nous manquera pour toujours.

 

Alain Saint Robespierre

(1) Surnom donné aux membres de l’Académie française en référence à la devise de l’institution : « A l’Immortalité » 

Dernière modification lemercredi, 06 décembre 2017 08:38

Commentaires   

0 #1 LoiseauDeMinerve 06-12-2017 08:12
"Comme les traditions, elles sont ...pour être aimées et bousculées" Salut Grand maitre ! le jour s'est éteint, le cliquetis des vagues s'est évanoui comme si l'océan avait été happé par cette gueule, un géant trou noir !
Tu as déjà franchi la porte de non retour ! Entre dans le chenal qui conduit qui conduit à l'éternité !
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