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République démocratique du Congo : D’« indépendance cha cha » à « anniversaire boum boum»

République démocratique du Congo : D’« indépendance cha cha » à « anniversaire boum boum»

 Le 59e anniversaire de l’indépendance de la République démocratique du Congo (RDC) a été célébré ce dimanche 30 juin sous haute tension. Gaz lacrymogènes, coups de matraque et courses-poursuites entre manifestants de l’opposition et forces de l’ordre ont étouffé dans l’œuf la marche de protestation qu’entendait organiser la coalition Lamuka à Kinshasa, la capitale, et dans d’autres villes du pays. Bilan à la mi-journée d’hier : un civil tué et un policier grièvement blessé à Goma.

 

Qu’il a dû alors se retourner dans sa tombe, Joseph Kabaselé Tshamala, dit Grand Kallé, lui qui, en janvier 1960 chantait un hymne d’espoir à la décolonisation de son pays et de toute l’Afrique : « Indépendance cha cha tozuwiye. Oh Kimpwanza cha cha tubakidi. Oh Table Ronde cha cha… » Traduisez : « Nous avons obtenu l’indépendance. Nous voici enfin libres. A la Table Ronde, nous avons gagné. Vive l’indépendance que nous avons gagnée… »

 

Elles sont nombreuses les générations du Congo et d’ailleurs en Afrique qui ont fredonné dans la joie cette chanson d’espérance ou se sont trémoussées au rythme de la guitare sèche qui l’accompagne. 59 ans après, l’espérance a viré en une grande désillusion sur ces indépendances africaines dont les fruits n’ont pas tenu la promesse des fleurs. L’exemple de la RDC est illustratif de cette liberté dans la souveraineté dilapidée dans des contradictions politico-ethniques, la mal gouvernance économique, les guerres civiles et de rapine, sans oublier les frasques d’une intelligentsia peu probe. N’est-ce pas que depuis Joseph Kasavubu, le premier président du Congo indépendant, à Kabila fils, en passant par Mobutu Sesse Seko et Kabila père, ce pays a mal à ses dirigeants, plus prompts à s’en mettre plein les comptes bancaires qu’à développer un leadership éclairé au service des populations ? Félix Tshisekedi, l’actuel locataire du Palais de la nation, est donc attendu au pied du mur. Comme ses prédécesseurs, fera-t-il mentir la prophétie d’espoir psalmodiée par Grand Kallé dans « Indépendance cha cha » ?

 

Il en prend malheureusement le chemin, lui qui a approuvé l’interdiction de manifester de l’opposition qui, à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance du pays, voulait faire une rentrée politique en fanfare. Au prétexte de prévenir tout débordement, le pouvoir a déployé les forces de l’ordre en grand nombre dans les rues de Kinshasa et dans d’autres villes. Résultat, en RDC ce dimanche 30 juin, très peu de Congolais avaient la tête à chanter « indépendance cha cha », car sans rire, ce fut un « anniversaire boum boum », c'est-à-dire sous le bruit assourdissant des grenades lacrymogènes qui ont pété à la figure des manifestants, notamment à Kinshasa et à Goma.

 

Félix Tshisekedi, en autorisant la répression des manifestations de l’opposition, indique clairement que le changement d’alliance politique qu’il a fait depuis le fameux « arrangement à l’africaine » qui l’a porté au pouvoir n’est pas que tactique. Il est aussi stratégique. Il est vraiment passé dans le camp du pouvoir avec armes et bagages, convictions et méthodes. D’opposant réprimé, il est devenu président oppresseur. Hélas, il ne sera ni le premier ni  le dernier homme d’Etat à opérer une telle mue en Afrique sous le soleil des indépendances.

 

Ce 59e  anniversaire de l’indépendance en RDC célébré dans la désunion de sa classe politique est symptomatique d’un pays qui cherche l’introuvable voie d’une démocratie véritable et apaisée à même d’aider à impulser un développement économique à la mesure des énormes potentialités de ce grand pays. De fait, malgré son sous-sol immensément riche, épais tapis de  minerais divers, ses forêts avec du bois rare, ses eaux marines et fluviales très poissonneuses, ses sols fertiles, les trois quarts des 80 millions de Congolais souffrent de la grande pauvreté. La faute aux pouvoirs prédateurs qui se sont succédé à Kinshasa, reléguant aux calendes grecques les aspirations légitimes des populations à un mieux-être.

 

Ce mieux-être passe d’abord par la paix et la sécurité à instaurer sur l’ensemble du territoire congolais mais aussi par la bonne gouvernance. Un véritable défi pour le président Félix Tshisekedi dont on doute qu’il a les mains libres pour opérer la rupture avec la gouvernance opaque de son prédécesseur, Joseph Kabila. Sa volonté de gouverner autrement la RDC qu’il a serinée à nouveau dans une exclusivité à des médias français à l’occasion de cet anniversaire de l’indépendance convainc difficilement.

 

On passe sous silence le fait que cette exclusivité à des médias français est un pied-de-nez à la presse congolaise pour souligner que cette alliance politique tacite entre sa coalition, Cap pour le changement (CACH), et celle de Joseph Kabila, le Front commun pour le changement (FCC), taille des croupières à son étoffe présidentielle. Il a beau se défendre de n’être pas une marionnette de Kabila fils, il est de notoriété publique qu’il peine à imposer son magistère à l’appareil d’Etat. Sans majorité au Parlement ni dans les conseils régionaux, il aura mis plus de trois mois à trouver un premier ministre et n’a toujours pas de gouvernement six mois après son élection. Si chaque nomination aux hautes fonctions de l’Etat doit faire l’objet de marchandages de coulisses, la RDC n’est pas sortie de l’ornière des compromissions politiciennes qui font le lit de la mal gouvernance. On se pose alors cette question : alternance, où es-tu ?

 

Nulle part, clame la coalition Lamuka de l’opposition qui voit en cette célébration de l’anniversaire de l’indépendance du pays sous la fumée des gaz lacrymogènes le baptême du feu d’un apprenti-despote sous l’ombre tutélaire d’un président-dictateur, Josep Kabila, surnommé Mobutu light avec juste raison. Tout laisse croire que ce dernier garde une mainmise sur les leviers du pouvoir à Kinshasa. Et l’auteur d’« indépendance cha cha » doit à nouveau se retourner dans sa tombe. Ces « anniversaires boum boum » donnent cruellement raison à une autre vedette de la chanson africaine, le reggae man Tiken Jah Fakoly : « Mon pays va mal, mal, mal… mon pays va mal ! »

 

 La Rédaction

Dernière modification lelundi, 01 juillet 2019 22:27

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