L'Observateur >> N° 7712 DU JEUDI 09 AU DIMANCHE 12 SEPTEMBRE 2010

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Affaire Clearstream

Le lapsus sarkozien va-t-il sauver Villepin ?

La langue du président de la République a fourché, émois au Palais de justice. « Il faut remuer sa langue sept fois avant de parler », conseille pourtant l’adage populaire. Pour l’avoir oublié ou méprisé, lors de son intervention télévisée du mercredi 23 septembre 2009, le président français, Nicolas Sarkozy, constitué partie civile dans le procès Clearstream, pourrait manquer de gibier, qu’il destinait, avec délectation, « à un croc de boucher ».

dimanche 27 septembre 2009

Tout cela, à cause d’un petit lapsus qui pourrait faire basculer la balance dans le sens contraire au souhait de l’auteur de la méprise. « Au bout de deux ans d’enquête, deux juges indépendants avaient estimé que les coupables (sic) devaient être traduits devant un tribunal correctionnel », s’est, en effet, fendu d’un commentaire le locataire de l’Elysée. Déclaration qui a eu l’effet d’une bombe à la Cour où les protagonistes de la bataille politico-judiciaire sans précédant dans l’Hexagone font arme de tout fait et geste.

Coupable. Ce petit mot, sitôt lancé, prématurément, sitôt retourné sur le visage du lanceur. La suite est pleine de promesses. Déjà, les défenseurs du principal prévenu du procès (ouvert il y a une semaine de cela), Dominique de Villepin sont verts de rage, ou feignent de l’être, pour ce qu’ils considèrent comme un verdict avant la lettre. Dire que Nicolas Sarkozy est dans l’embarras va de soi.

Le plus illustre des cinq plaignants, dont les noms figuraient sur le faux listing des personnes détentrices de comptes occultes dans la société luxembourgeoise Clearstream, a beau ironiser, plus tard, sur sa sortie télévisée, le soupçon d’ingérence de l’Exécutif dans le Judiciaire est entré au Palais, à travers portes, fenêtres et cheminées, d’autant que, depuis le début de son mandat, le chef de l’Etat, avocat d’affaire de formation, est suspecté de vouloir faire une OPA sur le pouvoir des magistrats : en effet, la réforme du système judicaire, actuellement en cours en France et dont la finalité est la suppression du juge d’instruction (indépendant du pouvoir politique) et le renforcement du pouvoir du procureur (magistrat subordonné à la Chancellerie), est perçue par nombre de politiques et de praticiens du droit comme une volonté de mainmise de l’omniscient président sur la Justice.

En désignant à l’avance les coupables, le président de la République, par ailleurs président du Conseil supérieur de la magistrature, ajoute une bonne dose de confusion dans un procès aux allures de règlements de comptes. Et son ennemi politique juré, Dominique de Villepin, en bon stratège comme son idole Napoléon Bonaparte, a su se glisser dans la peau d’une victime de la rancune, tenace, du « nain » de l’Elysée.

Même si l’ex-Premier ministre et ses coprévenus sont reconnus coupables au terme d’un procès juste et équitable, pour beaucoup, le verdict sonnera comme un remake. Et pour cette frange de justiciables, l’image d’Epinal d’une Justice indépendante ne serait qu’une ligne d’horizon.

Si, en revanche, par sursaut d’orgueil, le président du tribunal, qui est un être de chair et de sang, il ne faut pas l’oublier, décide de la relaxe des prévenus pour tout simplement manifester son indépendance vis-à vis du pouvoir politique, ce serait encore et toujours la Justice qui sortira meurtrie de cette affaire pas claire de Clearstream.

Comme on le voit, le lapsus sarkozyen pourrait, in fine, sauver Villepin. Au grand malheur du boucher dont la gueule risque de rester désespérément vide. A moins que du menu fretin lui soit servi.

Alain Saint Robespierre

, par lobservateur