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Hommage à Jacques Prosper Bazié : Fragments d’un portrait du grand écrivain

Le 30 septembre 2014 disparaissait l’écrivain Jacques Prosper Bazié à l’âge de 59 ans. On connaît l’écrivain éclectique qui a touché à tous les genres littéraires (roman, nouvelle, poésie, théâtre, essai) avec un égal bonheur. On connaît peu l’intellectuel d’une remarquable exigence intellectuelle et morale. Un homme qui met ses actes en accord avec ses idées. Nous avons eu le privilège de le rencontrer quelquefois dans les manifestations littéraires. De ces rencontres, nous croyons avoir saisi quelques deux ou trois traits saillants de l’homme.

 

Colloque au Salon international de l’Edition et du Livre de Casablanca 2014.

 

Dans le cadre du Salon du livre de Casablanca où les pays de la CEDEAO étaient à l’honneur, nous étions quatre Burkinabè dont Jacques Prosper Bazié invités à participer à des colloques autour de la littérature. J.P. Bazié n’est presque pas sorti de sa chambre d’hôtel durant tout le séjour. Dès que nous finissions de prendre le petit déjeuner, il remontait dans sa chambre pour retravailler son texte. Nous lui disions que dans les tables rondes, on n’avait jamais le temps de développer un vrai argumentaire. Le plus efficace est de retenir quelques formules fortes, de développer une courte intervention. Il souriait et nous disait qu’eux, ils sont de l’ancienne école et il ne pouvait aller à une tribune avec un travail inachevé. Qui se montre perfectionniste dans ces choses-là doit l’être en toute chose, se dit-on…

Conférencier à la SNC 2013

L’écrivain devait donner une conférence sur le roman «Crépuscule des Temps anciens» de Nazi Boni à l’institut français de Bobo- Dioulasso dans le cadre des conférences littéraires de la Semaine nationale de la culture.

J.P. Bazié avait la politesse des rois, la ponctualité ! 5 minutes après l’heure prévue pour sa communication, il a débuté son exposé en l’absence du modérateur ! Celui-ci viendra au cours de l’exposé et attendra la fin avant de prendre la parole.

C’est au cours de cette conférence que nous avons découvert un autre trait du personnage. D’habitude, après la fin de l’exposé du conférencier, avant même que ne s’ouvre la séance de questions du public, le conférencier, sans égard pour son auditoire, quitte la salle pour aller répondre aux questions des journalistes. Devant la possibilité de voir sa photo à la  une des grands quotidiens ou d’apparaître au journal télévisé de 20h, les conférenciers, dans leur grande majorité, interrompent leur communication pour les interviews. Aussi les journalistes sont-ils habitués à interrompre les conférences, à punaiser le pauvre conférencier devant un mur, à lui poser une ou deux questions avant de remballer dictaphones et caméras et de quitter les lieux. Avec J.P. Bazié, ils essuyèrent un refus poli et catégorique. Il leur rappela qu’une conférence comporte deux parties et qu’il n’était pas question qu’il manquât de respect envers son auditoire en quittant la salle. Les journalistes, habitués à être obéis à l’œil par des conférenciers en mal de notoriété, tirèrent la tronche mais attendirent. Et pour la première fois peut-être, ils suivirent l’entièreté d’une communication qu’ils étaient chargés de couvrir. D’habitude, ils passaient en coup de vent, volaient deux mots, deux images et disparaissaient !

Ce jour-là, un des leurs, grand journaliste, leur rappelait les bonnes pratiques du métier. Mais montrait aussi du respect envers l’humble auditoire d’élèves, d’étudiants et d’amoureux des lettres.

 

Interview dans son bureau

 

J.P. Bazié avait l’art de recevoir, de mettre très rapidement le visiteur à l’aise. Il avait beaucoup d’humour et on riait beaucoup quand on était avec lui. On passait pour une demi-heure et on restait des heures. Il n’hésitait pas à ouvrir la malle de ses souvenirs pour vous conter avec beaucoup d’ironie voltairienne un évènement, une rencontre ou une lecture. Doté d’une mémoire phénoménale, il récitait pour le visiteur de longs passages du Cahier d’un Retour au Pays natal d’Aimé Césaire. Il ouvrait aussi des malles pleines de ses ouvrages qui étaient dans son bureau pour vous offrir des exemplaires. Et il fallait négocier pour lui remettre le numéraire des ouvrages. Il était d’une générosité… Venu le rencontrer pour une interview, nous discutions avec lui de la manière dont il fabriquait ses livres, du temps d’écriture et de correction, etc. En nous raccompagnant, il nous remit une chemise cartonnée avec à l’intérieur une grosse enveloppe contenant le tapuscrit de son dernier livre, l’essai «Nazi Boni, Le Moïse du Bwamu» avec les dernières corrections de sa main !

 

L’œuvre interrompue d’un écrivain véritablement burkinabè

 

J.P.Bazié était un écrivain burkinabè en ce sens que son œuvre s’est intéressée à toutes les communautés qui cohabitent sur ce territoire. Il n’était ni le porte-parole de sa communauté ni d’une région. Sid-Laminie Salouka, enseignant, écrivain et critique d’art, rappelle cela dans un bel hommage à son ami : «Chez Bazié, le Burkina n’est pas réductible à la colline du Sanguié, sa province natale. Il revendique tous les recoins du Burkina comme étant siens». Il était un écrivain réaliste qui se voulait le témoin de son pays. Son œuvre est une peinture de la société burkinabè à travers son histoire, ses fissures et ses forces.

Mais, à presque 60 ans et après une dizaine d’ouvrages, il voulait explorer d’autres sentes de la fiction. Il avait l’idée d’un roman qui n’aurait d’autre ambition que la langue. Un roman tel que l’a rêvé Proust, c’est-à-dire sur rien et qui tiendra seulement par la force du style. Il en avait déjà la matière. Une nuit d’insomnie, il était assis devant son portail. A quelque vingt mètres, un fou sous un poteau. Celui-ci, d’une voix forte, déroulait le fil de son existence. La folie donnait au récit son aspect fragmenté, irréaliste, incohérent mais puissant. L’écrivain, assis dans la nuit, suivait la trame d’une vie mouvementée conté par un dément, pleine de fureur et de douleur.

Jacques Prosper Bazié comptait mettre dans un livre ce récit brut que la providence, un soir, lui offrit de la bouche d’un fou. Avec le style qu’on lui connaît, ce prince des mots aurait donné à ce récit la puissance des Chants de Maldoror de lautreamont. Ce roman, que nous ne lirons pas, aurait inauguré un nouveau cycle. Voilà pourquoi on peut dire que l’écrivain est parti trop tôt car au moment où il renaissait à une nouvelle littérature, la mort nous l’arrache !

Il reste à (re)découvrir l’œuvre de cet écrivain. Montesquieu disait : «J’ai pris la résolution de ne lire que de bons livres, celui qui lit les mauvais livres est semblable à celui qui passe sa vie en mauvaise compagnie».

Il faut donc lire J.P. Bazié pour continuer la conversation avec un homme qui fut d’un agréable commerce.

 

Saïdou Alcény Barry

 

Commentaires   

0 #1 DAH 09-10-2014 18:32
Merci M. BARRY. C'est toujours un plaisir de vous lire. Vos écrits sont portés par amour et rendus avec passion. C'est toujours des régals. Je vous souhaite beaucoup de courage et bon vents.
Paix à l'âme de J.P. BAZIE
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