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Quand le temps s’arrête : le théâtre redevient magique

La compagnie ivoirienne Dumanlé est assurément la découverte du FITMO 2014. Sur un texte de Joël Amah Ajavon mis en scène par Ibrahim Sow, les jeunes comédiennes Rebecca T. Kompaoré et Eva Sandrine Guhi délivrent un spectacle de théâtre intense et bouleversant. Du grand théâtre comme on en voit rarement.

 

Une scène proche de l’espace vide de Peter Brook avec un décor minimaliste composé d’une malle et de deux chaises. Et deux comédiennes : X et Y. La pièce s’ouvre sur ces deux filles à l’aspect clownesque, assises, fixant le vide. Le silence dure et rien ne vient le briser. On sent de la gêne dans le public, car le silence met toujours mal à l’aise au théâtre. Il en est même l’ennemi. Et puis viennent les mots, mais dans un dialogue absurde qui ne veut rien dire. Juste des mots qui veulent meubler le silence et tuer le temps. On est dans incommunicabilité au théâtre. D’ailleurs, X et Y ressemblent à des personnages de Beckett. On est dans l’absurde.

Et puis, petit à petit, la scène s’anime, les mots fusent, disent la joie, la colère, l’incompréhension. Ces mots, comme des coups de pinceaux, esquissent un univers. Celui d’un monde sans repères. De jeunes gens livrés à l’ennui. A l’inutilité. A l’intranquillité de l’être. Et défilent les situations qui rappellent la Côte d’Ivoire au moment de la crise. La guerre. La violence avec son cortège de meurtres, de viols.

Mais tout cela sans tomber dans les longs laïus. On en arrive même à oublier qu’il y a un texte, car celui-ci, à force de transparence, se dissout dans les situations dramatiques suscitées par les deux comédiennes. Ces deux comédiennes qui passent du comique au tragique du tic au tac, si bien que l’on est bluffé. Ici, « l’art de l’acteur, c’est l’art du symptôme. L’art de présenter les symptômes des passions, des sentiments, blêmir, rougir, trembler», comme le rappelait Ariane Mnouchkine.

Et c’est ainsi que naît le prodige théâtral. Il suffit d’un soupçon de texte, d’une présence, d’un geste, d’un ton pour ressusciter un monde. Sur cet espace quasi vide, une sorte de beauté se déploie et frôle le spectateur de son aile, le faisant basculer dans une autre dimension qui lui fait retrouver son pouvoir d’émerveillement et de participation. Le public a été séduit, il est entré dans le jeu…

On dit souvent que la vérité se trouve dans la bouche des enfants. Au théâtre aussi, cet adage se vérifie. En effet, le meilleur baromètre pour juger de la qualité d’un spectacle est la réaction des jeunes spectateurs. Si le spectacle charrie de la poésie, de la beauté, les enfants ne marchandent pas leur participation ; ils s’impliquent à travers rires de contentement et parfois cris de révolte. Ainsi, il n’est besoin de comprendre ni le sens du texte ni la langue dans laquelle est jouée la pièce si l’acteur incarne les situations. Artaud disait qu’au théâtre la métaphysique même se transmet par la peau !

Dans « Quand le Temps s’arrête », les deux comédiennes s’investissent totalement. Elles dansent, chantent, cabriolent… Une vraie débauche d’énergie physique et beaucoup d’intelligence et de sincérité dans le jeu. Elles ne simulent pas, elles habitent leurs personnages.

Ce qui est réconfortant, c’est la jeunesse de l’équipe de Dumanlé. En effet, la compagnie est composée d’étudiants en art dramatique de l’Ecole nationale de théâtre et de danse de Côte d’Ivoire. On peut donc être confiant dans l’avenir du théâtre ouest-africain. Quand le comédien a du talent et qu’il est bien dirigé, même par un claquement de doigts il peut faire surgir du bon théâtre, comme en frottant deux silex il peut jaillir une belle étincelle. Quand le Temps s’arrête en est la preuve.

 

Saïdou Alcény Barry

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