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Projecteur: Sankara dans la littérature burkinabè

Longtemps, Sankara a été absent des œuvres littéraires au Burkina Faso. Mais depuis l’Insurrection de 2014 et la chute de son ami et tombeur, Blaise Compaoré, le capitaine est devenu  un personnage de la littérature.

 

Il est loin, le temps  où nous appelions, sous cette même rubrique, les auteurs du Pays des hommes intègres à tremper leurs plumes dans l’encre rouge de la révolution d’août pour nous faire voir les splendeurs et les misères de cette période de gésine où les Burkinabè rêvaient de s’inventer un futur de dignité et d’abondance. Depuis que la chape de plomb qui pesait sur le sujet a sauté un jour d’octobre 2017, les auteurs burkinabè commencent à s’ébrouer pour se débarrasser du manteau de la peur, leurs doigts longtemps engourdis  se détendent et une petite poignée se risque à écrire désormais sur cette période.

Deux  écrivains ont retenu notre attention. Le premier, Aristide Tarnagda, dans une pièce de théâtre intitulée « Sank ou la patience des morts » met en scène les derniers instants de la vie du leader de la Révolution démocratique et populaire. Ce texte est fortement tributaire du discours de Sankara à la tribune des Nations unies, dont il reprend de longs passages, et de l’hagiographie officielle. La part de création est mince mais l’intention est apparemment pédagogique : donner à voir l’homme tel qu’en lui-même l’éternité le change. Comme Césaire avec Une Saison au Congo qui livrait au monde la tragédie congolaise avec l’assassinat de Patrice Lumumba, Aristide raconte dans cette pièce la tragique et lumineuse vie de Sankara.

Le texte montre Blaise en personnage de tragédie. En effet, dans la tragédie, les hommes sont des jouets entre les mains des dieux. Et Blaise est dans cette pièce un jouet,  « un pion », celui que les dieux, pardon les puissances colonialistes, ont choisi pour être le bras de leur vengeance parce qu’il a eu l’Ubris (la démesure chez les Grecs) d’épouser la protégée du Vieux, Chantou, une femme qui exige du champagne et une piscine dans un pays où la révolution a opté pour de l’eau potable pour tous en lieu et place du champagne pour une minorité.  Quant à Sankara, il  s’offre en holocauste pour que ses idéaux vivent. C’est une lecture  selon le schéma de la tragédie de la vie de Sankara. C’est naturellement ce qu’on peut attendre d’un dramaturge. Le deuxième, Gnindé Bonzi, est à l’initiative d’un recueil de textes de Dix petites histoires de « la légende Sankara ». Ces 10 textes, écrits à l’intention du jeune public, sont une broderie autour de la vie de Thomas Sankara, ce sont de petites anecdotes, celles qui couraient sur l’homme de son vivant dans l’opinion publique et qui ont contribué à dessiner son personnage de président du peuple, simple, austère, travailleur, accessible et imprévisible.

Ces deux textes répondent à l’attente du public qui a élevé cet homme politique au rang d’icône, ils s’inscrivent dans l’histoire ou, disons, dans la légende de Sankara. Mais le mythe, en transformant un homme en figure quasi divine, a l’inconvénient d’effacer l’humain en lui. Il est temps aussi de redonner à Sankara sa dimension modeste d’homme. Aussi attend-on des textes qui délaisseront le personnage politique sur la scène de l’histoire  pour le retrouver dans sa loge, loin des projecteurs, seul face à lui-même. Des textes qui s’intéresseront à l’homme qu’il était, simplement dans la sphère de l’intime. Lorsqu’il est seul face à ses doutes, à ses rêves, à ses échecs. Face aux tracas. Face à une bonne blague qui le secoue d’un long et grand éclat de rire. Juste un homme dans sa vérité…

De la littérature, on peut aussi attendre des œuvres de fiction qui prendraient vraiment le parti de l’invention, de s’écarter de l’histoire officielle pour nous mener sur des sentes moins convenues. « On peut violer l’histoire à condition de lui faire de beaux enfants », disait Alexandre Dumas, qui s’y connaissait.

« L’enfant est le père de l’homme », dit Freud. Alors quels romans pour nous conter l’enfance du père de la révolution, pas une biographie mais une fiction qui s’attacherait à trouver le rosebud, le moment de l’enfance qui décide d’une destinée et  expliquerait cette vocation messianique de ce jeune capitaine à changer le monde ?

Enfin, seul un écrivain pourrait faire le pari de nous raconter ce qui s’est  passé dans la tête de l’homme quand il laissa ses camarades dans la salle et alla à la rencontre de ses  tueurs. Entre ce laconique «c’est pour moi qu’ils sont venus » qu’il jeta à ses compagnons avant de s’engager dans le couloir et le moment où les balles assassines l’atteignirent. Un moment court mais si propice à l’introspection, à la réflexion… On aimerait bien entrer dans la tête du Capitaine pendant qu’il va vers ses tueurs. Et seule une fiction a la légitimité de se coltiner cet épisode et d’essayer de combler ce vide qu’il contient.

Maints autres sujets en or attendent l’écrivain imaginatif dans le personnage Sankara  qui est une mine de fictions. Lui-même ne disait-il pas que si on l’assassinait, il naîtrait des milliers de Sankara ? Rien n’interdit de se convaincre qu’il pensait ses mille  avatars dans la littérature burkinabè…

 

Saïdou Alcény Barry

Commentaires   

0 #1 Sacksida 08-11-2017 15:28
D’abord, l’on peut affirmer que Thomas Sankara a été assassiné sans avoir déçu la majorité des Burkinabé, des Africains et même des hommes épris de justice sociale, d’émancipation humaine et de progrès dans le Monde. L’alliance populaire entre les masses paysannes, les ouvriers et les travailleurs des villes qui devait constituer le socle solide pour conduire la Révolution d’Août 1983 a connu des résistances internes d’intérêts divers et conservateurs. L’erreur de ce panafricaniste et de fait « prisonnier du peuple » a été de croire que cette symbiose nationale des classes et couches sociales est réalisé, et qu’il pouvait combattre l’opportunisme et la contre-révoluti on par la pédagogie de la réalité concrètes des problématiques. C’est oublier que « quand une cause est trop juste, certains préfèrent s’en détourner ». Mais, comme le dit si bien A. Yambangba Sawadogo : « Je souhaite aux peuples d’Afrique des présidents d’une intelligence aussi féconde au travail ». Car tout bon dirigeant est là pour faire le bonheur de son peuple. Paix et gloire éternelle. Salut !
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