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Ignace Sossou, journaliste béninois : «Certaines condamnations équivalent à des palmes d’or»

Ignace Sossou, journaliste béninois : «Certaines condamnations équivalent à des palmes d’or»

 

Sa condamnation en première instance le 24 décembre 2019 à 18 mois de prison ferme avait fait grand bruit dans le milieu médiatique africain. Libéré finalement après six mois passés derrière les barreaux, le journaliste béninois Ignace Sossou, a débuté récemment une nouvelle aventure professionnelle à Ouagadougou où il est le nouveau chargé de communication de la Cellule Norbert-Zongo pour le journalisme d’investigation en Afrique de l’Ouest (CENOZO). Dans la matinée du mercredi 21 avril 2021, le gratte-papier à la plume acerbe nous a rendu visite, occasion de tendre un dictaphone à ce trentenaire qui garde toujours un œil sur ce qui se passe dans son pays, loin d’être découragé par son séjour carcéral.

 

 

 

 

Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui à L’Observateur Paalga?

 

 

 

Je suis là pour remercier toute l’équipe pour sa mobilisation pendant ma détention. En prison, j’avais l’habitude de suivre tous les matins la revue de presse Afrique de RFI. Et toutes les fois qu’il était question de moi, on a toujours cité L’Observateur Paalga. Je suis venu témoigner toute ma reconnaissance à ce média pour s’être indigné des conditions dans lesquelles j’ai été arrêté et incarcéré et avoir réclamé ma libération.

 

 

 

Vous avez été arrêté le 20 décembre 2019 et placé sous mandat de dépôt pour « harcèlement ». Qu’est-ce qu’on vous reprochait exactement ?

 

 

 

Il y a deux choses: il y a ce qu’on me reproche formellement sur papier et ce qu’on me reproche dans le fond.

 

Ce qu’on me reproche formellement et qui est connu de tous, c’est d’avoir harcelé le procureur de la République, parce que j’ai relayé certains de ses propos. Dans le fond, c’est le refus de supprimer mes publications.

 

Ce qui s’est passé, c’est que j’ai rapporté des propos tenus par le procureur au cours d’une conférence publique. Après j’ai reçu des coups de fil de personnes me demandant de supprimer mes publications et j’ai refusé. On m’a alors clairement dit : « si tu ne supprimes pas on viendra t’arrêter ». Et c’est ce qui est arrivé.  Mais officiellement le chef d’accusation, c’est le harcèlement par le biais d’une communication électronique. Mais ça n’a rien à voir avec ce qui s’est passé, parce que quand on parle de harcèlement, cela suppose qu’il y a eu répétition dans l’acte. Le procureur dont il est question, je ne le connais pratiquement pas, je n’ai pas son contact, on ne s’est jamais parlé au téléphone, je n’ai jamais fait une publication sur lui. La seule chose qu’on me reproche c’est d’avoir repris ses propos et donc de l’avoir «harcelé». C’est un chef d’accusation totalement bidon mais c’est sur cette base que j’ai été condamné.

 

 

 

Rappelez-nous la teneur de ces fameux propos que vous avez relayés sur les réseaux sociaux

 

 

 

D’abord, il faut contextualiser. Le procureur était à une conférence organisée par Canal France international (CFI) Médias qui portait sur l’encadrement juridique des fake news au Bénin. Dans son exposé, il a fait une analyse de l’environnement juridique béninois qui encadre les fake news. Il a critiqué un tout petit peu les textes, notamment le code du numérique. Il a tenu des propos choquants que j’ai trouvés pertinents et que j’ai partagés. Par exemple, il a affirmé que le code du numérique est comme une arme braquée sur la tempe de chaque journaliste, web-activiste et lanceur d’alerte. Autre chose, le 28 avril 2019, il y a eu des élections législatives au Bénin et Internet a été coupé pendant toute la journée. Le procureur dans son développement a dit que le fait de couper Internet était un aveu d’échec des pouvoirs publics face aux fake news. Ça aussi j’ai relayé. Il a aussi ajouté que l’arsenal juridique béninois n’est pas gage de sécurité pour les justiciables.

 

 

 

Quelles étaient les conditions de votre détention ?

 

 

 

J’ai été détenu comme tout prisonnier après 4 jours de garde à vue. Au Bénin, les conditions de détention sont déplorables.  Les lieux de garde à vue,  ce sont des centres inhumains. Vous n’avez pas la possibilité de vous laver, de vous brosser les dents. Vous n’avez pas  un minimum de commodités, vous dormez par terre et faites vos besoins dans des conditions exécrables. Chez nous, il y a même un adage qui dit que la garde à vue est deux fois plus difficile que la prison.

 

 

 

Dans quelles conditions avez-vous été libéré et quelle est la suite judiciaire de votre dossier?

 

 

 

J’ai été condamné en première instance à 18 mois d’emprisonnement. J’ai fait appel de la décision et la peine a été réduite à 12 mois de prison dont 6 mois fermes. C’est après les 6 mois que je suis sorti. Mais n’étant pas toujours satisfait de cette condamnation, j’ai fait un pourvoi en cassation parce que comme je l’ai dit, les faits n’ont rien à voir avec ce pourquoi on m’a condamné. CFI qui, dans un premier temps, a sorti un communiqué qui a aidé à ma condamnation a dit que j’ai sorti les propos tenus par le procureur de leur contexte.  Même si on estime que j’ai sorti les propos de leur contexte, il y a des voies de recours si vous estimez que quelqu’un n’a pas bien relayé ce que vous avez dit : vous faites un droit de réponse. C’est aussi simple et la loi au Bénin le dit clairement. On n’a pas besoin d’envoyer quelqu’un en prison parce qu’il a sorti vos propos de leur contexte ; vous rectifiez tout simplement en expliquant véritablement ce que vous avez voulu dire. Mais on a préféré m’envoyer en taule parce que les propos avaient une connotation politique assez forte. Si le procureur de la République qui est censé mettre en pratique au quotidien les textes  vient dire lui-même sur la place publique que les textes ne protègent pas les justiciables, ça pose un problème, et il fallait trouver un bouc émissaire pour l’envoyer derrière les barreaux.

 

 

 

Ces six mois passés derrière les barreaux n’ont-ils pas néanmoins ramolli votre plume ?

 

 

 

Loin de là, parce que ce n’est pas la première fois que je fais l’objet de poursuites judiciaires. J’ai fait des enquêtes qui m’ont valu d’être devant la justice. En 2018, j’ai publié une enquête avec la CENOZO sur les flux financiers illicites et les évasions fiscales. J’ai fait deux mois de procès à l’issue duquel j’ai été condamné à un mois de prison avec sursis. Malgré ça, j’ai continué à travailler parce que je sais que ceux qui vous poursuivent, ceux qui vous privent de vos libertés, ceux qui vous mettent la pression ont pour objectif de vous décourager, de vous démoraliser. Je suis plus déterminé parce que juste après ma sortie de prison j’ai publié des articles critiques portant, notamment sur les conditions de prise en charge des cas de Covid-19 et les conditions de transport des étudiants pendant la pandémie. La prison ne doit pas être une raison pour laisser tomber mon travail. J’ai un ami qui me dit que dans notre métier certaines condamnations équivalent à des palmes d’or parce qu’elles doivent vous pousser à faire mieux votre travail.

 

 

 

Vous êtes maintenant à la CENOZO comme chargé de communication, est-ce qu’on peut dire qu’à quelque chose prison est bonne... ?

 

 

 

Je ne saurais le dire. Mais quand je suis sorti de prison, j’ai découvert que mon visage était partout. Ça m’a mis un peu devant les projecteurs. Mais en tant que journaliste d’investigation, c’est quelque chose qui me gêne parce qu’on a souvent envie de passer incognito. Je me rappelle que j’ai fait des enquêtes en étant infiltré. J’ai travaillé sur les mécanismes de fraude dans une entreprise et je me suis infiltré en tant qu’employé. C’est quelque chose que je ne peux plus faire aujourd’hui.

 

 En tant que journaliste d’investigation, ce qu’on recherche ce n'est pas la popularité ou la visibilité. Le journaliste d’investigation, c’est quelqu’un qui veut provoquer des changements positifs de la société. On n’a pas besoin d’être sous les projecteurs à tout bout de champ. Ce qui me gêne encore plus c’est qu’on me définit aujourd’hui plus comme le journaliste qui a fait la prison que le journaliste qui fait de l’investigation.

 

 

 

 Votre arrivée à la CENOZO a-t-elle un lien avec votre séjour en prison ?

 

 

 

Je ne pense pas qu’il y a un lien. Quand je suis sorti de prison, je cherchais des opportunités parce que j’avais trouvé le milieu médiatique béninois un peu bizarre. J’ai pris un peu de recul. Les trois premiers mois, j’étais en retrait parce que quand j’étais incarcéré, certains confrères sont allés témoigner contre moi. J’avais donc trouvé l’environnement un peu hostile. C’est dans ce contexte que quelqu’un m’a parlé d’un appel à candidatures que la CENOZO a lancé pour recruter un chargé de programme et un chargé de communication. J’ai postulé pour le projet de chargé de programme mais je n’ai pas été retenu parce qu’il y avait plus expérimenté que moi. Après j’ai postulé pour le projet de chargé de communication et j’ai été retenu. Je ne sais pas s’il y a un lien. Je pense plutôt que c’est du mérite puisque j’ai répondu à un appel à candidatures et j’ai été retenu.

 

 

 

Est-ce que le fait de vous retrouver au Burkina n’est pas une forme d’exil pour vous ?

 

 

 

Rires…. Il y a un confrère qui me disait la dernière fois que j’étais en exil déguisé. Mais je ne pense pas comme ça parce que je peux rentrer au Bénin à tout moment. Je ne vois pas de raisons à m’exiler. Je ne suis pas un opposant et je ne critique pas le gouvernement pour le plaisir de critiquer. Mon rôle, c’est de mettre l’accent sur ce qui ne va pas et d’amener le gouvernement à corriger le tir tout simplement. 

 

 

 

Est-ce que le fait d’être ici ne vous permet pas de d’être plus critique contre le régime au Bénin ?

 

 

 

Non. Même en étant là-bas, je dis toujours ce que je pense du gouvernement. Depuis que je suis ici, je peux compter le nombre de fois que j’ai fait des publications qui touchent le régime. Ça n’a pas changé. La preuve, je suis sorti de prison un 24 juin et Patrice Talon a fait un discours le 1er août dans lequel il avait parlé de transparence. J’ai fait une publication un peu critique puisqu’il avait dit que son régime gère le pays avec transparence. J’ai écrit pour dire qu’il parle de transparence alors que personne ne connaît son salaire et celui des ministres. La cour constitutionnelle a même fait injonction au gouvernement de communiquer les salaires des ministres. Ça n’a jamais été fait. Et quand il veut parler de transparence dans la gestion, moi je dis où est la transparence si personne ne connaît son salaire et ceux des ministres ? Voilà par exemple des choses sur lesquelles moi j’opine et qui ne font pas pour autant de moi un opposant. On est citoyen, on est contribuable, on veut savoir, c’est tout.

 

 

 

Quelle est la situation des libertés publiques au Bénin, particulièrement de la liberté de la presse ?

 

 

 

Il faut le dire en toute honnêteté, les libertés ont beaucoup reculé au Bénin depuis quelques années. Si vous avez suivi le dernier classement de Reporters sans frontières (RSF), le Bénin a encore perdu une place. Ce qui signifie que de jour en jour la liberté d’expression recule. Moi j’ai l’habitude de dire que ce qui se passe au Bénin, c’est de la responsabilité des journalistes eux-mêmes. En tant que journalistes, on doit se faire respecter. Les journalistes ne doivent pas se comporter de telle sorte que les pouvoirs publics puissent leur manquer de respect. Au Bénin, on ne respecte pas le journaliste, on ne respecte pas sa liberté, on ne respecte pas la liberté d’opinion tout simplement. Aujourd’hui quand vous avez une opinion contraire à celle du gouvernement, on vous classe, on vous catégorise comme un opposant.

 

 

 

Le président Patrice Talon a été récemment élu pour un second mandat avec 86% des voix. Pensez-vous comme beaucoup que c’était un simulacre d’élection ?

 

 

 

Je pense aussi que c’est un simulacre d’élection parce que, quand vous regardez les règles qui régissaient ce scrutin, on sent qu’il y avait de l’exclusion. Les véritables opposants n’ont pas participé au vote. Et ça, il faut être honnête pour le dire. Aujourd’hui, nous avons la loi qui instaure le parrainage. On demande aux candidats d’avoir des parrains dans le lot des députés et des maires. Dans le même temps, on a empêché les opposants d’aller aux élections législatives de 2019. Donc à l’Assemblée nationale, il n’y a que des députés du pouvoir. Pour les élections municipales, le seul parti qui se réclame de l’opposition a eu 5 maires alors qu’il faut au minimum 16 parrains. Donc techniquement, aucun n’était qualifié pour cette élection. Mais on ne sait pas par quelle alchimie, les partis politiques qui soutiennent le chef de l’Etat ont pu trouver des parrains pour les deux autres prétendants qui, d’ailleurs, ne sont pas connus du public. Les résultats sont là, aujourd’hui la principale figure de l’opposition, l’ancienne ministre Reckya Madougou, a été jetée en prison, après que sa candidature à la présidentielle a été rejetée. La candidature du professeur Joël Aïvo a également été recalée. Il est aussi en prison. Donc je pense tout simplement que ce n’était pas des élections. C’était juste une parodie d’élection pour se faire élire. Talon avait même déjà dit que pour se faire réélire, on n’a pas besoin d’avoir un bon bilan. La preuve, lors des dernières élections, son bilan n’a pas fait l’objet de débat.  Il avait dit dans une vidéo qui circule  qu’il fallait tout simplement éliminer la concurrence, soumettre tout le monde, et c’est ce qu’il a fait. Il a éliminé la concurrence, il a soumis tout le monde.

 

Interview réalisée par

 

Hugues Richard Sama

Talara Odianto (Stagiaire)

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