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Ouahigouya : La ville où personne ne se prosterne

Une vue de la Place Naba-Kango Une vue de la Place Naba-Kango

On devrait visiter les villes pour ce qu’elles sont et non pour ce qu’elles ont. Si les monuments, les forêts ou les rivières donnent un visage à une cité, ce sont ses habitants qui lui donnent une âme. Pour ses habitants, Ouahigouya est une destination intéressante.

 

Ouahigouya a été créée vers 1750 par Naaba Kango, un prince que ses frères écartèrent du trône, mais qui s’en empara avec l’aide d’une armée de mercenaires venus de l’Ouest. Il s’installa dans un endroit qu’il baptisa Ouahigouya, ce qui signifie « venez faire allégeance ».

Ce roi dont la petite taille est légendaire avait des projets gigantesques et audacieux : il voulut construire une tour d’où il verrait les piroguiers de Mopti lancer leurs filets sur le fleuve Niger. De ce rêve fou, il ne reste qu’un amas de terre et un esprit de démesure chez les habitants.

La ville s’est étendue, mais la vieille ville avec ses anciens quartiers comme Bagrin, avec ses fossés larges et bouchés où échouent toutes les ordures ménagères et surtout avec ses grilleurs de viande haoussa dont le fumet de la grillade est fameux dans tout le pays.

Et Mossin avec ses cours vides, Bobossin et ses ferblantiers qui, dans un concert de grillons, fabriquent des ustensiles rutilants, Bingo et ses muezzins insomniaques, Kolomkom et ses ruelles remplies de gosses, Sadogo et ses forges. Ces quartiers hébergent la plus grande partie de la population. Les concessions y sont populeuses. Mais c’est dans ces quartiers que se trouve l’âme de cette ville.

Cet acte fondateur a marqué la ville. Frondeuse à l’origine, audacieuse toujours, indocile elle demeure. C’est une ville qui refuse les parures. Elle préfère arborer ses cicatrices plutôt que les cacher sous la cosmétique de l’urbanisme. Elle exhibe ses décharges d’ordures, ses rues défoncées, ses vieilles concessions en banco.

Moutons et chèvres se promènent librement, les charrettes dorment devant les domiciles à côté des ânes. Et les maisons en banco s’adossent sans complexe à des constructions en parpaing. De tout temps, elle a son haleine chaude et son manteau de poussière ocre qui recouvre toute chose.

Le visiteur qui vient dans cette cité pour la première fois a l’impression que tout le monde se connaît. Car, dans la rues, les gens s’interpellent, se chambrent, tout le monde est à tu et à toi. Le voussoiement n’existe pas. Mais le respect existe. Et il se conquiert à l’esbroufe. Par la faconde et la saillie enrobée d’une dose d’impertinence!

Aussi les héros locaux ne sont ni les plus riches ni les plus instruits mais les petites gens qui se sont illustrés par la bravade à l’autorité, par des formules assassines face à des puissants. Il fut une époque où toute la cité bruissait des hauts faits de Méchant, un handicapé qui avait la langue bien pendue et qui insultait forces de l’ordre et d’argent. Récemment, c’était Moustique, un animateur radio, qui tenait le haut du pavé parce qu’il se moquait de tout le gratin de la cité, de l’iman à l’édile en passant par le riche commerçant.

On est peu diplomate ici. A d’autres l’art de la parole lisse, fuyante, caressante, par ici on ne connaît que le langage de la franchise. Les choses sont dites telles qu’elles sont, sans circonlocution ni euphémisme. Ce qui peut, naturellement, choquer l’étranger.

Comme ce haut cadre de l’armée de passage dans la cité de Naba Kango, qui voulut déguster du gésier et qui s’entendit répondre par le grilleur de poulet : « Dans cette ville, ce sont les charognards et les fous qui mangent les intestins de poulets, personne de normal ne vend ni ne mange ces choses-là». Ailleurs, on se serait excusé de ne pas posséder le plat commandé et on lui aurait épargné les précisions désobligeantes qui le situent entre le fou et le vautour…

On raconte, par ailleurs, l’histoire d’un vieux vendeur de chaussures dans le grand marché qui refusait le marchandage et disait au client : « Cher ami, si tu n’as pas l’argent passe ton chemin et laisse la chaussure où elle est. Elle ne boit, elle ne mange pas. Elle peut te survivre ».

On ne verra pas homme et femme, main dans la main, dans une balade amoureuse. Vous le ferez qu’un passant vous demandera si vous vous croyez dans un film hindou. L’affection n’est pas démonstrative dans cette cité. Dans l’espace public, l’homme est macho.

Avec la femme, il montre qu’on a de la poigne. Aussi la femme qui adresse la parole à son homme devant témoins est sûre de recevoir une réponse désobligeante. Mais dans l’intimité, ce dur à cuir se ramollit.

Aussi, si l’on veut un tourisme qui dégrise, qui confronte à des gens qui tiennent un langage de vérité tout en offrant l’hospitalité, il faut séjourner quelques jours à Ouahigouya. Contrairement à son nom, Ouahigouya est la ville où personne ne se prosterne.

Y aller, c’est offrir un bain d’hygiène mentale, chose nécessaire dans une époque où la génuflexion et l’obséquiosité faussent les rapports entre individus.

 

Saïdou Alcény BARRY

Commentaires   

-1 #5 pathe 02-02-2015 11:31
Doux ouahigouya à moi.
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+1 #4 Sid-Lamine SALOUKA 31-01-2015 19:40
Bien vu! Mais ce qui peut paraître un cliché qui fait du Yaadga un fort en gueule peut s'expliquer par une histoire tourmentée où la force brute tient un rôme central.
D'abord, Naaba kango a choisi, pour fonder Ouahigouya une clairière où un Peul avait construit un enclos à vaches. Le Peul étant un nomade, celui qui avait fait un coup d'Etat se mettait hors de la sollicitude des Nionionsé, les chefs de terre. Il faut écouter à ce propos, l'épopée de Naaba Kango (A Kinkirgo) du violoniste Michel Kébré?
Ensuite, le royaume du Yatenga n'a jamais été envahi ni contraint: se devise est bien "La pouvoir de Ouahigouya refuse de finir. Laissez-le donc finir de lui-même." E t il finit de lui-même par une guerre civile qui permit l'entrée sans coup férir des Français et ouvrant la porte à la "pacification" coloniale.
Enfin,le pouvoir politique fut régulièrement conquis par la force. de la sorte, les privilèges et les classes sociales étaient bouleversés presque à chaque règne et l'on passait du statut d'aristocrate à celui de roturier, voire d'esclave avec facilité. Mais quand cela se produisait, la gouaille servait d'arme de défense autant pour le frustré que pour l'usurpateur.
De plus, Ouahigouya est une véritable mosaïque ethnique depuis sa fondation: Naaba Kango a conquis le pouvoir grâce à des mercenaires bobo de Bobo-Dioulasso, mandingues de Ségou et aussi des Sans! Intégrés aux populations "autochtones" où les "véritables"Mos sis" (les cavaliers venus du nord Ghana) ne furent jamais majoritaires mais s'imposèrent par la force des armes et l'administratio n étatique.
Tout cela donne des hommes (et des :lol: femmes!) qui ont un esprit d'indépendance nécessaire à l'Africain.
Lire Michel Izard, Le Yatenga précolonial, un ancien royaume du Burkina, éd Karthala, 1985. :lol:
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0 #3 Abdoulband 31-01-2015 14:13
Waow! il parle réellement de mon Ouahigouya ce Barry. Ce qu'il a omis d'ajouter c'est que par ici on se plait à rappeler cette phrase du vieux Gerard Kango Qui dit que "si tu respectes le Yadega tu l'as à ton service, si tu lui manques de respect, il s'affranchit.Et bonjour le langage cru.
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0 #2 wisdom 30-01-2015 21:11
:lol: :lol: :lol:
rien a rajouter..... j'en viens et sais que toutes les virgules de ce texte sont bien placées!!!
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0 #1 kazal 29-01-2015 16:32
Bel article!!! Tu as décrit Ouahigouya comme si tu y étais né et y avais grandi. Comme tu l'as dit, OHG, c'est effectivement la ville où personne ne se prosterne. Les gens sont certes hospitaliers et respectueux mais les gens préfèrent se dire la vérité. Les formules de politesse Y sont méconnues. On tutoie même son géniteur. Seuls les audacieux (ceux qui sont doués dans la défiance) ont droit au "garde à vous!"
Un ami, arrivé à OHG pour la première fois a failli, de la gare où il est descendu,rebrou sser immédiatement chemin. En effet, cherchant les toilettes, il s'est retrouvé nez à nez avec un groupe de personnes âgées causant devant un endroit qui, bien qu'il n'y ait pas d'inscription, ressemblait bien à des toilettes. Voulant se rassurer, ils s'adressa poliment aux vieux en leur demandant s'il s'agissait bien des toilettes. Grande fut sa surprise quand il entendit un des vieux lui répondre qu'il s'agissait d'une boutique et non des toilettes et qu'il pouvait y entrer payer ce qu'il désirait avant d'ajouter avec un ton amusant que: "ICI, ON NE DEMANDE PAS QUAND ON VOIT ......".
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