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Ces artistes malgré eux : Il s’appelait Moustique, son humour piquait

Projecteur s’intéresse en ce mois d’août à des hommes qui ont marqué leurs concitoyens par une vie où l’art et l’existence se confondaient au point de ne faire qu’un. C’était des artistes dans l’âme qui ne le revendiquaient pas. Parce que cela allait de leur nature. Moustique est le premier de la cordée de cette équipe d’alpinistes qui se sont hissés à l’Everest de l’art en faisant de leur vie une œuvre d’art.

 

Il se nommait Sawadogo Mathias à l’état civil ; il avait pris Moustique pour surnom, certainement à cause de sa taille, il était filiforme, de son teint de nuit et surtout de sa verve caustique et ironique. Comme le moustique, il titillait ses concitoyens, les piquait au vif en se moquant de leurs travers. Et il leur inoculait le fou rire et une joie fiévreuse.

Les Burkinabè ont découvert sa silhouette élancée, sa démarche d’échassier et son humour décalé lors des Grands Prix de l’humour organisé par le ministère de la Culture à Yako en 2005. Il raflait le prix devant des professionnels comme Alassane Dakissaga. Il n’avait respecté aucune convention : ni l’occupation de la scène ni la durée du sketch encore moins la structure du genre. Il tournoyait sur scène, virevoltait comme un insecte ailé, donnait dos au public, brisait le quatrième mur et puis, le fil de l’histoire se dévidait, s’entremêlait ; se rompait avant de se renouer pour finir ex abrupto par un solo de danse. C’était du Moustique tout simplement !

Un art qui naît de l’instinct, qui surgit de l’instant et ne s’enracine ni dans les règles de l’art ni dans le réel encore moins dans la bienséance. Une histoire inattendue, pleine de comique et d’absurde, née à l’instant qui transmute un fait divers banal en quelque chose d’original, de jubilatoire qui vous prend aux muscles zygomatiques. Ces histoires, il les puise dans le quotidien mais les enrichit des apports des dessins animés, des contes, des films indiens, chinois ou hollywoodiens et du folklore pour mettre en scène des personnages loufoques, capables du meilleur et surtout du pire… Chaque histoire était unique et une fois qu’elle était sortie, il ne pouvait plus la narrer une seconde fois telle quelle. Car tout récit se fabrique au moment de sa profération et jamais avant.

Pourtant rien ne destinait ce jeune homme à la scène si ce n’est son audace et sa gouailles. Il a commencé comme artisan et travaillait dans le marché de Ouahigouya, dans l’espace réservé aux ferblantiers et ferrailleurs, il confectionnait des tamis de cuisine avec des grillage à petites mailles et avec des chambres à air usagées, du crin et une alène, il cousait des puisettes qu’il vendait aux villageois et aux maraîchers.

Avec la recette de ce travail ingrat, il s’en allait dans l’allée du marché réservée aux vendeurs d’étoffes et de tissus acheter des tissus brillants qu’il donnait ensuite à coudre. En sortaient des chemises cintrées et des pantalons taille haute tirés jusqu’au-dessus du nombril, parfois même jusque sur la poitrine, retenus par une ceinture à grosse boucle. Et il marchait, épaule cassée, grande allongée de la jambe pour mettre le soulier bien en vue, en se dandinant comme un sapeur congolais.

C’est par le vêtement qu’il est devenu une célébrité locale dont la mise extravagante et approximative, qui tentait difficilement d’imiter les coupes des grandes marques, déclenchait quelques sourires. Après la sape, il alla tout naturellement à la danse congolaise. Dans les manifestations publiques, dès que la rumba congolaise, le dombolo ou le mayebo était diffusé, il montait sur scène et improvisait quelques pas et des acrobaties sous les youyous du public.

Et puis est venu le printemps des radios FM. Un jour, il entra au studio comme invité, raconta des histoires tellement drôles et invraisemblables qu’il y resta. Il devint donc animateur et avec deux acolytes, il croquait la vie dans la cité, se moquait des puissants et des pauvres. Une émission surréaliste avec un animateur qui ne pouvait suivre un conducteur, d’autant qu’il ne savait lire. Incontrôlable et insoumis, il passait au crible les travers de ses concitoyens, versait parfois dans l’insulte et plus d’une fois, faillit se faire refaire le portrait par les victimes de son ironie. En ces temps-là, le dandy portait des bretelles. Et la hiérarchie de la radio les lui remontait souvent.

Son émission devint rapidement culte. Des enregistrements audio circulent sous le manteau. La diaspora burkinabè en Côte d’Ivoire le découvre et l’invite. Il entreprend des tournées dans les hameaux de culture et en revient auréolé du prestige d’artiste connu au-delà de son natal. De ses cassettes vendues partout, de ses sketches et émissions radio téléchargées et diffusées partout il ne touchera aucun dividende.

D’ailleurs Faso Kombat a repris le couplet d’une chanson d’un de ses sketchs sur les mésaventures d’un marabout et d’une femme infidèle. Cette chanson, Sali, du groupe de rap a été un énorme succès.

Malheureusement, le 3 janvier 2009, Moustique tirait sa révérence de ce monde. Ses histoires drôles inscrites dans l’éphémère d’un ici et maintenant et dont il n’attendait rien d’autre que le pouvoir de dérider l’auditoire continuent d’être narrées et de faire rire. Comme les étoiles qui meurent et dont la lumière continue de luire dans le ciel, son humour est entré dans le patrimoine du pays.

Que retenir de cette météorite ? A scruter la vie de Moustique, la leçon qui s’y dégage est simple : l’art ne se déprend pas de la vie. En effet, fabriquant de puisettes et de tamis, il a compris qu’avec une puisette, on peut aller chercher l’eau au fond du puits mais on peut aussi la jeter dans le fond de la cité pour ramener à la surface des histoires de vie et les passer à l’étamine pour retenir les plus hilarantes. Il est entré dans le monde de l’art avec une puisette et un tamis et ces deux outils sont devenus couronne et spectre pour le roi du rire qu’il a été.

 

Saïdou Alcény Barry

 

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